Analyses Côte d’Ivoire : entre Ouattara et Bédié, les fantômes de l’ivoirité

Près de vingt ans après avoir été l’un des ferments de la crise politico-militaire, la question de l’ivoirité se réinvite dans la campagne pour l’élection présidentielle du 31 octobre. Au risque de réveiller les vieux démons identitaires.

La vidéo aurait pu passer inaperçue mais elle a fait grand bruit pendant plusieurs semaines. Tournée le 5 juin 2019, à Daoukro, elle montre Henri Konan Bédié s’exprimer devant une délégation du Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) venue de Koumassi (Abidjan). Costume gris, col mao, le « Sphinx » commente la situation politique, puis embraye d’une voix posée sur l’orpaillage clandestin.
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« Prochainement, je parlerai de faits troublants. D’abord, les conflits intercommunautaires. Ensuite, de ce que recouvre le phénomène de l’orpaillage en Côte d’Ivoire, puisqu’on fait venir des étrangers armés qui sont stationnés dans beaucoup de villages. S’ils sont armés, c’est pour servir à quoi ? Il faut simplement que nous soyons conscients, car le moment venu, nous agirons pour empêcher ce hold-up sur la Côte d’Ivoire, sous le couvert de l’orpaillage. Nous dénoncerons aussi d’autres qu’on fait venir clandestinement. Cela se passe surtout dans la commune d’Abobo. Les gens rentrent, on leur fait faire des papiers et ils ressortent. Certains repartent, d’autres restent. Et tout cela dans quel but ? Si c’est pour venir fausser les élections de 2020, nous préférons le savoir. »« Haine de l’étranger »
Et d’ajouter, impassible face au micro : « Mais nous traiterons de tout cela un jour car les précédents doivent nous servir. Nous avons fait venir des étrangers dans nos plantations de café-cacao et ensuite les gens se sont installés à leur propre compte. Et aujourd’hui, ils agressent les planteurs ivoiriens et se disputent même la propriété des terres. Cela devrait nous servir. Il faut que nous réagissons pour que les Ivoiriens ne soient pas étrangers chez eux. »

Trois jours plus tard, le gouvernement dénonçait des propos « d’une extrême gravité, appelant à la haine de l’étranger » et « de nature à mettre en péril […] l’unité nationale et la stabilité du pays ». Contribuant du même coup à donner de la visibilité à cette vidéo, son communiqué ajoutait que « l’instrumentalisation de la haine de l’étranger par le président Henri Konan Bédié et les dérives qui en ont résulté ont été à la base des différentes crises que [le] pays a connues depuis le décès du président Félix Houphouët-Boigny, en décembre 1993 ».

L’ivoirité est redevenue un argument politique
Il n’en fallait pas plus pour que l’ivoirité refasse brutalement irruption au coeur des débats. Ce concept prétendument culturel, qui érige la préférence nationale en dogme, a été relancé par Bédié dans les années 1990 après la mort de Houphouët-Boigny. Censé distinguer les « vrais » Ivoiriens des « faux », il avait surtout pour objectif d’éliminer Alassane Ouattara de la course à la magistrature suprême et a débouché sur une vaste politique d’exclusion des citoyens en fonction de leurs origines. Quelques années plus tard, il deviendra l’un des ferments de la crise politico-militaire qui a ensanglanté le début du millénaire en Côte d’Ivoire.
Fonds de commerce

Vingt ans ont passé, mais les vieux fantômes de l’ivoirité hantent toujours la lagune Ebrié. Peut-être moins visibles, mais tout aussi dangereux à l’approche de l’élection présidentielle, dont le premier tour aura lieu le 31 octobre. Dans une campagne tendue, alors que beaucoup craignent de voir le pays replonger dans la crise, l’ivoirité est redevenue un argument politique. Chaque camp accuse l’autre d’en faire son fond de commerce de manière insidieuse, au risque de réveiller les vieux démons identitaires.

« Bédié a été la cause de tous nos malheurs avec l’ivoirité, dénonce un intime d’Alassane Ouattara. Et aujourd’hui, comme il sait qu’il ne peut pas gagner dans les urnes, il distille à nouveau cette question dans ses discours pour tenter de mobiliser ses électeurs. » « Il passe son temps à distinguer les Ivoiriens en fonction de leurs origines. C’est totalement inconscient », poursuit une autre source au sein de la présidence.

Le 10 octobre, alors que l’opposition tenait son grand meeting au stade Félix Houphouët-Boigny, Patrick Achi, le secrétaire général de la présidence, a relayé sur Twitter la photo d’une pancarte sur laquelle on pouvait lire « Ivoirien d’abord, Dramane dégage ». Avec en commentaire : « Au stade à Abidjan, l’ivoirité semble hélas de retour ».

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À la tribune ce jour-là, certains lui ont donné raison. Apollinaire N’Guessan, de la plateforme Agir, a ainsi appelé ses compatriotes à « chasser » du pays Ouattara le « Mossi » (en référence à ses origines burkinabè) -suscitant d’ailleurs la gêne dans la tribune officielle, où des responsables de l’opposition ont cherché à interrompre son allocution.
« Propagande grossière »

Face à Bédié et à ses lieutenants, qu’il traite volontiers de « xénophobes », l’entourage de Ouattara insiste sur le fait que le président sortant est, lui, le garant de l’unité nationale, qu’il a le souci constant de fédérer l’ensemble de ses compatriotes.

La logique ayant conduit à la formation du Rassemblement des houphouëtistes pour la démocratie et la paix (RHDP), son implantation dans toutes les zones du pays, ou encore la diversité de ses membres en sont, selon eux, des preuves irréfutables.

« Voter Alassane Ouattara, c’est continuer cette oeuvre de rassemblement de la nation ivoirienne », clame un baron du parti unifié, qui met en garde contre le spectre d’un retour des « ivoiritaires » au pouvoir.

S’il n’a rien renié des propos très controversés qu’il a tenus en juin 2019, Bédié a depuis calmé le jeu – du moins publiquement. Dans les rangs du PDCI, on se défend fermement de toute xénophobie et on accuse le pouvoir de jouer avec le feu. « Ils veulent faire peur aux gens avec le retour de l’ivoirité parce qu’ils n’ont pas d’autres arguments. Mais leur disque est rayé, plus personne n’y croit », tacle Maurice Kakou Guikahué, le secrétaire exécutif du parti.

Pour preuve de leur bonne foi, les cadres du PDCI mettent en avant la diversité des partis et communautés présents au sein de la coalition qui soutient Bédié. Ils rappellent aussi que leur mentor de 86 ans a contribué à faire élire Ouattara en 2010 et 2015.

« Il ne faut pas non plus oublier que ses enfants ont épousé des Nordistes. Avouez que c’est surprenant pour quelqu’un prétendument xénophobe et anti-nordiste », ironise un intime de l’ancien président. « Tout cela relève d’une propagande politique grossière. Ils fabriquent des arguments de toutes pièces et tentent d’allumer des contre-feux », affirme une figure du Front populaire ivoirien (FPI) pro-Gbagbo.
Enjeu politique

Pour ses adversaires, ce n’est pas l’ivoirité qui est en jeu, mais bien la volonté d’Alassane Ouattara de rester au pouvoir alors qu’il s’était engagé à le quitter. « Ils essayent de faire glisser le débat sur le terrain communautaire, mais le fond du problème est politique : tous les Ivoiriens, quelles que soient leurs origines, sont opposés à ce troisième mandat illégal et anticonstitutionnel », poursuit Guikahué. Selon lui, les « nombreuses manifestations » contre le troisième mandat, qui seraient organisées « dans toutes les régions du pays, de Korhogo à Gagnoa », suffisent à montrer que le ressort de la mobilisation n’est pas ethnique.

Mi-août, après l’annonce de la candidature d’Alassane Ouattara, des manifestations ont effectivement eu lieu dans plusieurs localités du pays. Certaines ont dégénéré en violences intercommunautaires et une dizaine de personnes sont mortes à Bonoua, à Divo ou encore à Daoukro. Pour la première fois depuis longtemps, des Ivoiriens sont morts parce qu’ils étaient allogènes ou autochtones. Le sang avait à peine cessé de couler que pouvoir et opposition se sont mutuellement renvoyés la responsabilité de ces tueries.

Beaucoup craignent que la situation dérape et devienne incontrôlable

Tandis que les autorités accusent Henri Konan Bédié et Simone Gbagbo d’avoir délibérément soufflé sur les braises, les leaders de l’opposition dénoncent eux les « microbes » envoyés par le pouvoir pour mater leurs partisans.

À moins d’un mois de la présidentielle, alors que l’opposition a appelé les Ivoiriens à la « désobéissance civile » pour faire plier le chef de l’État, beaucoup craignent que la situation dérape et devienne incontrôlable. « Si de nouveaux actes de violence sont commis à grande échelle, il y a un risque élevé de tribalisation, dont les violences d’août n’ont malheureusement été qu’un petit aperçu », s’inquiète un haut responsable sécuritaire.
Réthorique identitaire

Sur le fond, l’évoquer publiquement demeure tabou, mais beaucoup le reconnaissent : en Côte d’Ivoire, le combat politique est toujours fortement déterminé par des considérations ethniques et régionalistes. « C’est ancré au fond de nous », admet un homme politique. « En période électorale, la majorité des gens ne se décident pas sur des programmes mais en fonction de l’identité des candidats », confirme Arsène Brice Bado, professeur de sciences politiques et vice-président de l’Université jésuite du centre de recherche et d’action pour la paix (Cerap/UJ) à Abidjan.

Vingt ans après, les cicatrices de la crise politico-militaire entre le Nord et le Sud du pays ne sont pas refermées. Dans les discours, il est question tantôt de « reprendre » le pays aux étrangers, tantôt de ne pas redonner le pouvoir à ceux qui l’ont accaparé des décennies durant.

La rhétorique identitaire est plus ou moins assumée, plus ou moins subtile mais, généralement, tout le monde la comprend. « Nos adversaires se réfugient derrière la question du troisième mandat, mais au fond, leur seul problème avec le président est ce qu’il est, c’est-à-dire un Nordiste musulman », lâche un proche du chef de l’État.

Quid de Guillaume Soro, l’ancien chef de la rébellion des Forces nouvelles (FN), originaire de Ferkessédougou (Nord), qui est désormais un des plus farouches adversaires de Ouattara ? « Lui est uniquement guidé par son ambition personnelle, poursuit notre source. D’ailleurs beaucoup de gens du Nord ne comprennent pas qu’il s’allie aujourd’hui à leurs anciens bourreaux, Bédié et Gbagbo. »

Les pro-Ouattara s’offusquent d’être taxés de « clanisme »

De leur côté, des cadres du PDCI dénoncent, eux, la « politique d’exclusion » et de « rattrapage ethnique » qu’aurait menée Alassane Ouattara dans l’administration depuis son arrivée au pouvoir, en 2011. « Tous les postes-clés ont été confiés à des gens du Nord, peu importent leurs compétences », assure l’un d’entre eux.

D’autres sont convaincus que si Ouattara avait initialement choisi de faire de son Premier ministre aujourd’hui décédé, Amadou Gon Coulibaly, son dauphin, c’est parce qu’il souhaite qu’un Nordiste continue à diriger le pays. À les en croire, la candidature du président sortant répondrait à la même logique.

Des accusations battues en brèche par les pro-Ouattara, qui s’offusquent d’entendre Bédié et son entourage les taxer de « clanisme » et tordre le bras de l’histoire. Un quart de siècle après les avoir fait basculer dans les ténèbres, les fantômes de l’ivoirité n’ont pas fini de hanter les Ivoiriens.
jeuneafrique.com
source : Jeune Afrique    |    auteur : Benjamin Roger

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